32.
Morelius attendait au feu rouge. Le Grand Théâtre était joliment illuminé, comme la ville entière d’ailleurs. Une semaine avant Noël, tout resplendissait dès la tombée de la nuit.
Un Père Noël effleura de deux doigts son bonnet en passant devant eux. Bartram secoua la tête, incrédule.
— Les Pères Noël se mettent au garde-à-vous maintenant ?
Morelius ne répondit pas. Le feu passa au vert, il démarra. L’Avenue était remplie de gens chargés de paquets.
— Tu as acheté tes cadeaux de Noël ? demanda Bartram.
— Pas encore.
— Tu comptes rester en ville le 24 ?
— Comment ça ?
— C’était juste une question.
Morelius tourna dans Södra Vägen. Sur l’étendue de Heden, des employés de la commune s’affairaient à construire les estrades destinées aux festivités du Nouvel An. Göteborg entrerait avec éclat dans l’an 2000. Toute la ville serait sur pied, sauf ceux qui seraient sonnés dès avant le premier coup de minuit, pensa Morelius. Et lui, il serait debout au milieu de la mêlée.
— D’accord. Je vais chez ma mère.
— Kungälv ?
— Kungsbacka.
— Mais oui, c’est vrai ! Tu es de Kungsbacka, Simon. Tu la connaissais peut-être ? La femme qui a été tuée. Louise.
— Non.
— La ville n’est peut-être pas si petite que ça.
— Non.
— On en parle beaucoup, à Kungsbacka ?
— Maman m’a appelé, mais elle n’avait rien entendu – Morelius attendit pendant que d’autres gens chargés de paquets traversaient un passage clouté. Elle ne connaissait pas cette… Louise.
Il put enfin redémarrer. Ras le bol de conduire.
— Et toi, tu fais quoi à Noël ?
— Je travaille.
— Quoi ? Tu es de service ?
— Le 24 et le 25. Ça me fera des jours en plus pour l’été.
Bartram bougea sur son siège. Tous ces gens, ces paquets, ces lumières…
— Ça ne me plaît pas, de toute façon. Je n’ai jamais aimé Noël.
— Raison de plus pour ne pas travailler cette nuit-là. Ce n’est pas drôle d’aller voir les familles quand papa et maman ont bien fait la fête.
Bartram ne répondit pas. Il était perdu dans ses pensées.
— Je préfère m’abstenir, continua Morelius. Ça paraît… absurde parfois.
— Combien de temps, ô Éternel ? J’ai crié, et tu n’écoutes pas, j’ai crié à la violence, et tu ne secours pas…
— On dirait une citation.
— C’est la Bible.
— Ah bon.
— Ne me demande pas d’où ça sort. C’est le genre de truc qui s’incruste dans la mémoire sans qu’on sache pourquoi. Des connaissances inutiles.
— Si tu le dis.
Winter était enfermé avec le gardien dans le petit bureau de celui-ci. Il avait envisagé un interrogatoire, mais opté en définitive pour une méthode plus douce. L’homme paraissait nerveux, et c’était parfois mauvais pour la mémoire.
Le bureau sentait les outils et le tabac. Des dossiers écornés étaient alignés sur une table qui semblait aussi servir d’établi. Aucune trace ici de l’élégance centenaire intacte qui caractérisait le reste de l’immeuble.
L’homme regardait la table comme s’il cherchait quelque chose.
Winter pensa soudain que cet homme faisait peut-être aussi office de factotum dans son propre immeuble. Il lui posa la question.
— C’est quoi, l’adresse ?
Winter la lui donna.
— C’est moi. Je m’occupe de tous les immeubles jusqu’à Storgatan.
— Ah.
— C’est comme ça – il alluma une cigarette et tira deux bouffées. Depuis un an.
Il regarda Winter et laissa tomber sa cendre dans une bouteille de soda à moitié remplie de mégots et de jus de tabac noir.
— Il faut être content d’avoir un boulot.
— Ça en fait beaucoup.
— Trop.
— C’est une chance que vous nous ayez alertés, pour l’appartement.
— Oui.
— Vous n’en aviez parlé à personne ?
— Quoi donc ?
— Quelqu’un d’autre aurait pu remarquer quelque chose.
— Non.
D’accord, pensa Winter. On y reviendra plus tard. Il risque de se fermer.
L’homme laissa tomber un peu de cendre à côté de la bouteille. Winter songea au risque d’incendie. Ce type travaillait malgré tout par intermittence dans son propre immeuble. Il y avait peut-être même une sorte de bureau, comme celui-ci, au sous-sol.
— Vous avez aussi un bureau dans mon immeuble ?
— Mais oui. Il y en a trois, d’ici jusqu’au carrefour, dit-il en plissant les yeux dans le nuage de fumée.
— Je comprends.
Winter avait mal à la gorge. Mais il ne servirait à rien de toussoter discrètement. Il le fit quand même, en voyant le type allumer une nouvelle cigarette au mégot de la première.
— Parlons des Valker, proposa-t-il. Combien de fois les avez-vous rencontrés ?
Le gardien pinça la cigarette entre ses lèvres et passa les mains sur son pantalon comme pour essuyer des traces d’huile. Il les regarda. Elles étaient aussi propres qu’avant.
— Pas souvent.
— Vous travailliez déjà ici quand ils ont emménagé ?
— J’ai toujours travaillé ici, dit l’homme avec un rire qui se transforma en une horrible quinte de toux.
Winter pensa à son voisin de petit déjeuner sur la terrasse de Gaspar, à Marbella.
Le gardien finit de tousser et glissa dans la bouteille le mégot qui s’éteignit en sifflant. Puis il alluma une autre cigarette et attendit la question suivante.
— Mais il vous est arrivé de les rencontrer ? reprit Winter avec patience.
On les prendra un par un plus tard, pensa-t-il.
— Rencontrer, c’est un grand mot. C’est clair que je les ai croisés quelquefois. Mais je ne suis jamais allé chez eux.
— Jamais ?
— Il devait savoir changer les ampoules lui-même. C’est comme vous, tenez. Je m’occupe de votre immeuble, mais je ne vous ai jamais parlé. Je vous ai déjà vu, mais ce n’est pas la même chose. D’un autre côté, je ne m’occupe de votre immeuble que depuis quelques mois.
— Lui avez-vous parlé, à lui ?
— Non.
— À elle ?
— Oui. Une fois. Elle m’a posé une question sur… le chauffage peut-être. Je ne m’en souviens pas.
— Vous n’avez repensé à rien les concernant ? Ou concernant l’un des deux ?
— Quoi par exemple ?
— Les visites qu’ils recevaient – Winter toussa, se détourna. Recevaient-ils des visites ?
— Les gens vont et viennent dans cet immeuble comme dans tous les autres. On ne sait pas qui rend visite à qui. Et je ne passe pas mon temps à courir dans les escaliers pour des prunes.
Winter acquiesça.
— Mais il leur est bien arrivé de donner des fêtes, reprit le gardien.
— Ah bon ?
— Des fois, c’était un peu animé chez eux, si on peut dire.
Winter l’encouragea d’un hochement de tête.
— Comment cela ?
— Il y a peut-être eu quelques allées et venues. Un soir, quand je m’occupais à réparer une lampe ou quoi dans l’escalier, j’ai peut-être entendu quelque chose. Mais ça pouvait être chez les voisins.
Il attrapa le paquet de cigarettes ; il était vide. Winter hocha à nouveau la tête.
— Bref, je me souviens pas, poursuivit l’homme. On a bientôt fini ? Je dois aller chercher des clopes. Y en a plus, précisa-t-il en agitant le paquet vide.
Winter l’interrogea sur d’éventuelles ampoules grillées dans l’escalier, sur des dates possibles.
— Mon Dieu, tu pues ! dit Angela en venant à sa rencontre dans l’entrée.
— Un témoin fumait comme un possédé.
— Tu acceptes ça ?
— On était chez lui. C’est notre homme à tout faire, d’ailleurs.
— Ah bon ? De quoi a-t-il été témoin ?
— Rien ici. Mais il est aussi gardien dans l’immeuble où a eu lieu le double meurtre.
— Qu’aurait-il vu alors ?
— Rien de plus que ce qu’il nous avait déjà signalé, apparemment.
— Alors pourquoi dis-tu que c’est un témoin ?
C’est bien le genre du bonhomme, pensa Winter. De tirer la couverture à lui.
— Va prendre une douche, ordonna Angela.
Winter posa sa serviette en cuir par terre à côté de l’étagère à chaussures, suspendit son manteau et son veston. Il commença à déboutonner sa chemise en entrant dans la salle de bains, se déshabilla complètement, déposa tous ses vêtements sauf le pantalon dans le grand panier à linge apporté par Angela et ferma la porte.
Il s’apprêtait à ouvrir les robinets de la douche lorsqu’elle lui cria quelque chose.
— Qu’est-ce que tu dis ? Je n’entends rien.
— Je cherche un papier de la Sécu, cria-t-elle. Je crois que tu l’as embarqué dans ta serviette après notre rendez-vous chez la sage-femme, ajouta-t-elle plus doucement en ouvrant la porte. Ça fait un moment déjà, mais je veux vérifier un truc.
— Alors regarde dans ma serviette. Elle est dans l’entrée.
Angela sortit. Il tira le rideau de la douche, sentit l’odeur âcre de la fumée s’estomper peu à peu, remplacée par celle du shampoing, en s’efforçant de ne penser à rien. Il était en train de se rincer lorsqu’il entendit un cri dans l’entrée. Il ferma les robinets.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Pas de réponse.
— Angela ?
Il s’essuya rapidement les cheveux, les épaules, le ventre et les pieds et ouvrit la porte, le drap de bain enroulé autour de la taille. Il vit sa serviette par terre. Ouverte.
— Angela ?
Silence. Il alla dans la cuisine, puis dans le salon. Angela était dans le canapé et le regardait, une feuille de papier blanc à la main. Winter vit le tampon de la police nationale espagnole dans le coin supérieur gauche.
Oh non, bon Dieu, non. Il avait gardé la putain de lettre au lieu de la jeter comme il en avait eu l’intention. Il avait balancé l’enveloppe, mais pas la lettre.
— J’ai été obligée de chercher, et cette lettre était en évidence. Pour ne pas que tu croies que je fouille dans tes affaires. Mais maintenant, j’aimerais bien avoir une explication, Erik.
Winter sentit l’eau goutter de ses cheveux. À moins que ce soit la sueur froide. Et pourtant ce n’était rien. La lettre n’était rien. Il n’y avait rien à expliquer.
— Ce n’est rien, affirma-t-il.
Il fit un pas. Le sol était mouillé.
— Malheureusement je l’ai lue. Il n’y avait pas grand-chose. Mais c’est assez.
— Il ne s’est absolument rien passé, répéta-t-il.
— Elle ne semble pas être du même avis.
Angela regarda le papier.
— Alicia, lut-elle. Elle a une belle écriture soignée. Tu as une photo d’elle ? Ou tu l’as peut-être affichée dans ton bureau…
Winter essaya de la toucher. Elle repoussa sa main.
— Je te le promets, Angela. Il ne s’est rien passé.
— Ta gueule ! Voilà en tout cas un témoin qui semble avoir participé à pas mal de choses.
Elle fondit en larmes, doucement, un petit bruit qu’il n’avait encore jamais entendu.
— Comment as-tu pu, Erik ? Comment as-tu pu faire ça !
Il s’assit à côté d’elle sur le canapé. Il lui semblait que tout son sang lui était monté à la tête. Et merde. Il aurait dû lui en parler tout de suite, mais il n’y avait rien à dire. Pourquoi risquer de causer des dégâts quand il n’y a rien à dire ? C’était absurde. Destructeur.
Il commença à dire quelque chose mais elle s’était déjà levée.
— Où vas-tu ?
— Je sors.
— Mais je dois… Nous devons…
Elle se retourna et lui jeta la lettre, qui voltigea comme une hirondelle et atterrit sur les lames brillantes du parquet. Il la vit absorber quelques gouttes d’eau qu’il avait semées sur son passage. Angela restait debout, immobile.
— Je n’ai rien dit parce qu’il n’y avait rien à dire, répéta-t-il en levant les mains pour qu’elle voie combien elles étaient propres et innocentes.
— Tu as la conscience tranquille ? – Elle eut un drôle de petit rire. Tu me prends pour une idiote ?
Elle regarda la lettre, qui était maintenant bien humide.
— Non.